CARNÉ (M.)


CARNÉ (M.)
CARNÉ (M.)

Marcel CARNÉ 1909-1996

La coquetterie de Marcel Carné consistait à tricher sur son âge, non pour se rajeunir, mais pour se donner quatre années de plus (il est mort en novembre 1996, à l’âge de quatre-vingt-sept ans). Ce souci lui venait sans doute d’une époque où, soucieux de respectabilité professionnelle, il affrontait des producteurs peu enclins à lui concéder ses dispendieux «caprices». En effet, c’est à vingt-sept ans qu’il a réalisé son premier long-métrage (Jenny , 1936), et Jean Gabin l’appelle encore «le môme» pendant le tournage du troisième, Le Quai des Brumes (1938)... Cette précocité est ressentie comme de l’opportunisme dans le petit monde des studios français des années 1930. Les techniciens et les figurants, qui vénèrent l’aimable Jean Renoir comme un père de famille, vivent mal l’arrogance de ce jeune cinéphile qui vient du journalisme et a su profiter d’amis personnels (Jacques Feyder et son épouse Françoise Rosay) pour s’introduire dans le milieu. Sur le plateau, on le dit froid, dictatorial, peu sûr de lui, ne fréquentant que les vedettes et les chefs d’équipe. C’est donc presque à contrecœur, et le succès aidant, que l’on va reconnaître, au sein des équipes, le génie professionnel de Carné, son perfectionnisme et sa capacité à galvaniser les talents qui l’entourent.

«Quand le cinéma descendra-t-il dans la rue?» s’interroge Carné en 1933, dans un article rétrospectivement célèbre de Cinémagazine . Son premier film, Nogent, Eldorado du dimanche (1929), avait été un court-métrage documentaire poétique, produit loin des structures traditionnelles. Il est paradoxal (à moins d’invoquer quelque inéluctable logique de l’histoire) que, trente années après ce premier opus, Carné ait été à son tour méprisé par les jeunes loups de la nouvelle vague, qui voudront voir en lui le représentant d’un cinéma de studio, sclérosé, artificiel et insincère. Entre-temps, il aura connu une gloire sans pareille, suivie d’une désaffection brutale à la suite de la sortie des Portes de la nuit en 1947, puis d’allers et retours indécis dans les faveurs de la critique comme du public.

Dans l’exceptionnelle série des huit films de la période 1936-1946, la variété de ton et de sujet n’est point contradictoire avec l’homogénéité des thèmes et de la plastique. Certains leitmotive tournent à l’obsession, et le florilège le plus complet en est livré dans le dernier film du tandem légendaire qu’il forma avec son scénariste Jacques Prévert, Les Portes de la nuit (1946): l’amour qui transfigure les êtres et brise les barrières sociales est destiné à être détruit par une fatalité qui, loin d’en anéantir l’éclat, renforce sa puissance en l’inscrivant dans la mémoire. Si la fin d’un film de Carné est tragique, elle n’est jamais cynique; et si l’épilogue est optimiste, il nous fera toujours sentir la précarité du bonheur, qui en fait tout le prix (Hôtel du Nord , 1938, où Henri Jeanson remplace Prévert). Afin d’être plus profondément transfigurés, les protagonistes partent souvent du plus bas, socialement et moralement; c’est ce qui les rendait si peu ragoûtants pour la critique de l’époque, qu’elle fût de droite ou de gauche, qui jugea souvent le cinéma de Carné démoralisant ou démobilisateur. Mais, toujours, leur parcours les rend mythiques, même s’ils n’ont que dix-sept ans comme Nelly (Michèle Morgan, dans Le Quai des Brumes ). Et, transformés en statues de pierre, ils continueront d’avoir le cœur qui bat: c’est la splendide dernière séquence d’un film inégal, Les Visiteurs du soir (1942). Les décors d’Alexandre Trauner, la musique de Maurice Jaubert ou de Joseph Kosma, la lumière des plus grands opérateurs de l’époque construisent l’espace visuel et sonore au sein duquel le fatum selon Carné tisse sa toile, dans les brumes épaisses du Havre comme sous le soleil trompeur d’une Provence médiévale (Les Visiteurs du soir ).

Le cinéma de Carné échappe cependant à l’esprit de système. Ainsi, ses règles narratives trouvent une exception dans la loufoquerie iconoclaste de Drôle de drame (1937). Peut-être concocté pour se venger de l’intrigue conventionnelle imposée par le producteur de Jenny , où la poésie et l’originalité étaient avant tout l’apanage d’insolites seconds couteaux, Drôle de drame tient à la fois du pastiche cérébral et du canular surréaliste. Expérience hors normes, servie par des comédiens grandioses (Michel Simon, Louis Jouvet, Françoise Rosay, Jean-Louis Barrault, Jean-Pierre Aumont, jouant comme s’il n’y avait que des seconds rôles!), l’exception est elle-même révélatrice: un monde sans les «enfants qui s’aiment» est voué au chaos le plus dément. Mais, de l’échec commercial du film, Carné retiendra une leçon pour le reste de sa carrière: ne jamais oublier de présenter au public des personnages auxquels il puisse s’identifier.

Deux chefs-d’œuvre encadrent la période de la guerre. Le premier, Le jour se lève (1939), verra son importance minimisée en regard des préoccupations du moment; le second, Les Enfants du paradis , commencé sous l’Occupation et sorti en mars 1945, sera le film du triomphe sur l’adversité, entretenant l’illusion d’une continuité du cinéma français au-delà des tourments de l’histoire: étrangement, la pérennité des mythes accompagnant la perte de l’innocence est le thème sous-jacent du film, qui met en scène des personnages célèbres (Jean-Louis Barrault en Deburau, Pierre Brasseur en Frédérick Lemaître, Marcel Herrand en Lacenaire...) piégés dans l’entrelacs de la fiction prévertienne (les femmes: Arletty, Maria Casarès; le Destin: Pierre Renoir, Gaston Modot...).

Le jour se lève s’impose avec les ans comme la réussite la plus parfaite de Marcel Carné. Le récit par retours en arrière imaginé par Jacques Viot charpente admirablement la trame criminelle, que Carné mène à son terme inexorable avec netteté et rigueur, grâce à l’aide, encore une fois, d’une distribution inouïe (Jean Gabin, Arletty, Jules Berry, Jacqueline Laurent, et dix petits rôles). Le fameux dernier plan du film est presque un manifeste de la mise en scène selon Carné, dans sa dialectique du réel et de l’illusion: le héros étant mort, aussi inerte que ses meubles, la grenade lacrymogène qu’on lui envoie n’a de fonction que poétique, celle de matérialiser la lumière de l’aube qui donne son titre au film, tandis que le réveille-matin signe ironiquement la fin d’un compte à rebours.

Force est de constater que le Carné d’après 1946 ne se hissera jamais à ces sommets, malgré de belles fulgurances et une maîtrise technique, en particulier dans la photo et la direction d’acteurs, qui ne le quittera vraiment qu’à la fin des années 1950. Il continuera d’alterner, avec une touchante fidélité à ses débuts, les sujets sociaux et les fables imaginaires (de l’ambitieux Juliette, ou la Clef des songes , 1951, avec Gérard Philipe, à l’anodin Le Pays d’où je viens , 1956, avec Gilbert Bécaud), jusqu’à se compromettre en fin de course dans d’embarrassants naufrages (Les Jeunes Loups , 1967; La Merveilleuse Visite , 1974). Après la rupture avec Prévert, Carné resta à la recherche du scénariste idéal, empruntant pour le meilleur celui de Clouzot, Louis Chavance (La Marie du port , 1949, d’après Simenon), ou celui de Renoir, Charles Spaak (Thérèse Raquin , 1953, d’après Zola), et, pour le pire, celui d’Yves Allégret, Jacques Sigurd, qui réduisit sa vision du monde à l’échelle d’un roman de gare, mais contribua à remplir les salles et à faire illusion dans les festivals (L’Air de Paris , 1954; Les Tricheurs , 1957; Trois Chambres à Manhattan , 1965). Les échos de films plus anciens ravivent çà et là un espoir: le public populaire d’un match de boxe, la déambulation nocturne de deux amants, la gouaille d’un gardien d’immeuble, mais souvent ils ne font qu’exacerber le souvenir. Marcel Carné, prisonnier de sa légende, lui survivra pourtant pendant près d’un demi-siècle; jusqu’au bout, il se battra pour des projets avortés. Avant d’avoir atteint quarante ans, le réalisateur des Enfants du paradis était devenu une institution de cinémathèque, un «incontournable», comme on dit aujourd’hui: ce fut aussi, un peu, sa tragédie.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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